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Qu’est-ce qu’une « culture homosexuelle
» ?
« Parler d'« homosexualité » pour
les œuvres écrites avant 1869 est peut être
une absurdité sur laquelle il est temps de s’interroger.
On sait que le mot n’apparaît qu’à
cette date, inventé par l’écrivain hongrois
Benkert [...] Pourquoi la date de 1869 marque-t-elle une coupure
? Parce que l’invention du mot sanctionne une nouvelle
attitude mentale ; parce que dans cette phase de développement
industriel et commercial qui caractérise la seconde
moitié du XIXe siècle, il n’est plus question
de regarder avec indulgence une déviance qui défie
l’ordre économique. [...] Il faudra attendre
exactement un siècle jusqu’en 1968, pour que
la parole « gay » importée d’Amérique
vienne relayer l’affreux barbarisme de l’écrivain
hongrois. [...] 1869-1968 : entre ces deux dates, il faut
situer ce qu’on appelle la « culture homosexuelle
» : [...] la culture de ceux qui, mis au ban de la société
par les nouvelles lois bourgeoises, ont essayé de se
ressaisir, de se comprendre, de retrouver une identité
grâce à l’œuvre d’art. Culture
clandestine par force, et qui oscille entre la honte et la
revendication. » (p.286-289)
Libération des mœurs et de la médiocrité
« L’apologie de l’homosexualité
n’est plus rare aujourd’hui, dans la littérature
et au cinéma : on devrait s’en réjouir
au nom de la liberté humaine, on ne peut s’empêcher
de rester perplexe devant la médiocrité de la
plupart des œuvres. » (p.21) L’homosexualité
« est devenue un sujet en vogue, un facteur de vente,
un argument-réclame. Beaucoup de livres exécrables
ne sont publiés que parce qu’ils traitent d’amour
entre les hommes. La « culture homosexuelle »
existe bien dans ce sens commercial et bas : c’est un
marché comme un autre. « Homosexuelle »
à coup sûr mais « culture » ? Voilà
le premier paradoxe : à l’heure où l’amour
« maudit » peut s’afficher au grand jour,
il se banalise, il devient non plus motif de culture mais
de mode, il se complaît en description érotique
qui l’apparente aux plus vulgaire productions de la
sous-culture pornographique hétérosexuelle.
Valait-il la peine de se battre avec tant d’énergie
pour que la vie homosexuelle eût accès à
la littérature si le résultat doit être
cette culture subalterne ? » (p.277)
La répression comme condition de la créativité
« Depuis la « libération » des
mœurs, parmi le foisonnement des romans à sujet
homosexuel, on en trouverait peu qui fortifient d’un
apport vraiment enrichissant l’édifice de la
« culture homosexuelle » élevée
pendant le siècle de la honte et de la clandestinité
[...] Quel style est venu remplacer le style du malaise ?
Depuis que la fierté ou tout simplement le bonheur
d’être ce qu’il est a remplacé chez
l'homosexuel le sentiment de culpabilité et de détresse,
on ne voit pas que la joie de vivre ait donné naissance
à une écriture originale. [...] La liberté
de tout dire et de déballer crûment ses fantaisies
érotiques serait-elle fatale à la littérature
homosexuelle ? [...] La comparaison entre les œuvres
nées sous la contrainte de l’autocensure et les
œuvres jaillies en toute liberté permet d’établir
comme une règle : il n’y a de « culture
homosexuelle » que lorsque l’obligation de dissimuler
l'homosexualité ou de la décrire par des moyens
indirects force l’écrivain à inventer
un langage allusif [...] si une telle obligation disparaît,
ou si l’écrivain ne s’impose pas de lui-même
une discipline, l’exhibition de ses fantasmes l’amène
à utilise le langage pornographique de la plus basse
littérature hétérosexuelle. »
«
Expliquer » l’homosexualité
Aujourd’hui, [...] le principe même d’une
« explication » me semble inadmissible. L’homosexuel
est aussi naturellement ce qu’il est que l’hétérosexuel.
Personne ne songe à établir la « genèse
» du goût des hommes pour les femmes : alors pourquoi
cette discrimination vexatoire ? »
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L’homosexualité comme exigence de
subversion
L’homosexualité comme exigence de subversion
« L’homosexualité n’a un rôle
à jouer dans l’histoire générale
de la culture que pour la fonction symbolique qu’elle
exerce : comme refus de la normalité (mais pas seulement
de la normalité sexuelle), comme choix de la marginalité
(mais pas seulement de la marginalité sexuelle). L’homosexuel
n’est pas seulement quelqu’un qui couche avec
des garçons au lieu de coucher avec des filles ; c’est
aussi, du moins l’homosexuel qui réfléchit
sur son destin [...]) quelqu’un qui sent et pense différemment
de la masse de ses semblables, quelqu’un qui se tient
en retrait, qui n’admet pas les valeurs en cours, quelqu’un
qui se désolidarise de son temps, de son pays, qui
cherche en dehors des chemins battus par l’opinion,
quelqu’un qui ne se satisfait pas de l’ordre en
place et qui aspire sans cesse à un autre monde, à
un ailleurs inconnu.
Mis au ban de la société, l’homosexuel
est en mesure de la critiquer, d’en dénoncer
les travers, les vices, les ridicules, ou simplement d’en
démonter les rouages avec une lucidité refusée
à ceux que l’ordre en place avantage. [...] c’est
toujours à un minoritaire que revient le rôle
de révéler l’étroitesse et la bassesse
de l’opinion dominante. [...] Tout grand roman est l’histoire
d’un homme seul ou d’une femme seule en lutte
contre son milieu. L’homosexuel est donc un héros
type de roman ; mais à condition de ne pas accepter
la liberté érotique que lui concède aujourd’hui
le relâchement des mœurs, à condition de
ne pas se laisser prendre au piège de la tolérance
et de l’assimilation. [...] Craignons que cette formule
de « culture homosexuelle » ne serve qu’à
patronner de méchantes productions ; et tenons-nous
fermes au principe que l’unique critère pour
décider si une œuvre peut nous aider à
vivre, quels que soient nos problèmes personnels, nos
frustrations, nos souffrances, doit être sa qualité
littéraire. » (p.293-299)
« C’est une loi à établir, que toute
dédramatisation dans le domaine moral supprime des
sujets de roman et fait s’effondrer un pan de la culture.
Ce qui est souhaitable du point de vue civique est désastreux
du point de vue littéraire. [...] C’est une aventure
qui laisse tout bête et interdit, que de se retrouver
bénéficiaire d’un non-lieu [...] quand
on a cru être un rebelle. Telle est la situation faite
aux homosexuels aujourd’hui. » (p.385)
Les homosexuels et le pouvoir
« Une vérité profonde » : «
la méfiance ou l’hostilité, que tout pouvoir
inspire à l’homosexuel ». (p.149)
Relativité de la morale sexuelle
« Les Grecs n’ont jamais cherché de «
causes » à l’homosexualité, on ne
relève chez eux aucun effort pour l’expliquer
signe qu’ils l’estimaient, tel Aristophane, aussi
peu étrange que l’envie de boire, de manger,
de rire. Michel Foucault, dans L’Usage des plaisirs
(chapitre IV, 1), a tiré, des récents travaux
des historiens sur les mœurs antiques la conclusion qui
s’imposait, en disant que la ligne de démarcation
morale ne passait pas en Grèce entre homosexuels et
hétérosexuels, mais entre tempérants
et débauchés. Ne pas savoir résister
aux garçons n’était pas plus grave que
de céder à l’attrait des femmes, seul
le manque de contrôle de soi entraînait la réprobation.
Inversement, pour louer la continence d’un homme, on
soulignait qu’il était capable de s’abstenir
aussi bien des garçons que des femmes. » (p.13)
Equilibre
entre autorisation et prohibition
« La liberté totale du choix, l’émancipation
complète du goût inné entraînerait
peut être la disparition totale de l’espèce
et la fin de l’humanité ; mais réprimer
drastiquement l’homosexualité, si elle est inscrite
dans l’homme comme un besoin naturel, provoquerait à
coup sûr des désordres nuisibles à l’ensemble
du corps social. [...] les Grecs, comme Freud, ont évité
le double danger, et d’interdire absolument l’homosexualité,
et de lui laisser occuper tout le terrain. Les Grecs lui assignèrent
un rôle initiatique, provisoire, limité aux années
de jeunesse, et firent de la pédérastie une
sorte de propédeutique à l’état
adulte et au mariage. Freud, lui aussi, reconnut à
l’homosexualité de passage une place dans l’économie
physique et psychologique de l’être humain, et
il recommanda de la tolérer comme une étape
transitoire dans le développement de l’individu.
La nature se vengerait, par les conséquences désastreuses
que provoque un refoulement excessif, si on ne lui payait
pas, à un moment donné, son tribut. L’humanité
périrait si on ne jugulait pas la nature. Jeter un
interdit trop strict sur l’homosexualité mène
à la névrose, au dégoût de l’existence,
au suicide, au crime. L’affranchir de toute contrainte
aboutirait à la suppression de la vie. La nature est
homosexuelle, la culture organise la survie de l’humanité
». (p.19-20)
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